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Donner du pouvoir d’agir : plus facile à dire qu’à faire ?

Participation, autodétermination et changement : quand la capacité d’agir devient réellement possible

Une organisation souhaite associer davantage les personnes concernées à un projet. Elle organise un atelier participatif. Les participant·e·s s’expriment, identifient des besoins, proposent des pistes. La rencontre est dynamique et chacun·e a pu prendre la parole. Quelques semaines plus tard, les décisions sont prises ailleurs, selon des priorités déjà établies et sans réel retour sur les propositions formulées. Il y a bien eu participation. Mais y a-t-il eu davantage de pouvoir d’agir ?

La question est moins simple qu’elle n’en a l’air. Dans les secteurs de la coopération, du social, de la formation, du développement local ou de l’accompagnement, le pouvoir d’agir est devenu une référence importante. On parle d’empowerment, d’autonomisation, d’autodétermination, de participation ou encore de renforcement des capacités. Ces notions ont un point commun : elles interrogent la possibilité pour les personnes et les collectifs d’être réellement acteurs et actrices de ce qui les concerne.

Mais vouloir renforcer le pouvoir d’agir des autres contient déjà un paradoxe. Peut-on donner à quelqu’un le pouvoir d’agir ? Et si l’on décide à sa place de la manière dont il ou elle devrait devenir autonome, ne reproduit-on pas précisément le rapport de pouvoir que l’on cherche à transformer ?

Le pouvoir d’agir ne se donne pas

Le mot empowerment est parfois traduit par « autonomisation » ou « pouvoir d’agir ». Aucune traduction ne recouvre parfaitement toutes ses dimensions. L’idée centrale reste toutefois forte : les personnes ne sont pas seulement bénéficiaires, usagères, destinataires ou exécutantes d’une action. Elles disposent de savoirs, d’expériences, de ressources et d’une capacité à participer aux choix qui façonnent leur vie, leur collectif ou leur organisation.

Cela change profondément la posture d’accompagnement. Renforcer le pouvoir d’agir ne consiste pas à transmettre une solution à quelqu’un qui en serait dépourvu. Il s’agit plutôt de créer ou de consolider les conditions qui permettent aux personnes de comprendre leur situation, d’identifier leurs propres ressources, de faire des choix, d’expérimenter et d’influencer leur environnement.

Cette nuance est essentielle : une personne extérieure peut ouvrir un espace, rendre une information accessible, proposer une méthode, soutenir un processus ou contribuer à lever certains obstacles. Elle ne peut pas décréter l’autonomie de quelqu’un d’autre. L’autodétermination suppose précisément que les personnes puissent participer à la définition de ce qui compte pour elles et de la manière dont elles souhaitent agir.

Tous les pouvoirs ne se ressemblent pas

Parler de pouvoir d’agir demande aussi de regarder le mot « pouvoir » sans l’éviter. Le pouvoir est souvent compris uniquement comme la capacité d’imposer une décision : le pouvoir sur. Cette forme existe évidemment dans les organisations, les institutions, les projets et les relations d’accompagnement. Mais elle n’est pas la seule.

On peut également parler du pouvoir de : la capacité de faire, de choisir, d’initier, de créer ou de transformer. Le pouvoir avec apparaît lorsque plusieurs personnes mettent en commun leurs ressources et construisent une capacité d’action collective. Enfin, le pouvoir intérieur renvoie notamment au sentiment de légitimité, à la confiance dans ses ressources et à la possibilité de se reconnaître comme une personne capable d’agir.

Ces dimensions sont liées. Une personne peut avoir développé des compétences et une grande confiance en elle, mais disposer de très peu de pouvoir réel si elle n’a pas accès à l’information, aux ressources ou aux espaces de décision. À l’inverse, ouvrir formellement un espace de participation ne suffit pas si certaines personnes ne se sentent pas légitimes pour y prendre la parole ou si leurs savoirs ne sont pas reconnus.

Participer ne signifie pas forcément pouvoir influencer

La participation est un levier majeur du pouvoir d’agir, mais elle peut recouvrir des réalités très différentes. Informer, consulter, demander un avis, co-construire ou partager une décision ne donnent pas le même pouvoir aux personnes impliquées.

Il n’est pas nécessaire que tout soit décidé collectivement. Certaines contraintes existent : obligations légales, responsabilités institutionnelles, exigences de bailleurs, limites budgétaires ou décisions qui relèvent d’un mandat précis. Le problème apparaît surtout lorsque le niveau de pouvoir proposé n’est pas clair. Une consultation présentée comme une co-construction peut créer davantage de frustration que l’absence de consultation.

Une démarche cohérente suppose donc de rendre explicites les règles du jeu. Qu’est-ce qui peut réellement être discuté ? Sur quoi les personnes peuvent-elles décider ? Qu’est-ce qui ne peut pas être modifié et pourquoi ? Que deviendront les propositions ? Comment les arbitrages seront-ils rendus visibles ? Cette transparence ne réduit pas la participation ; elle lui donne un cadre plus honnête.

Reconnaître les savoirs d’expérience

Les démarches de pouvoir d’agir questionnent également ce que nous considérons comme un savoir légitime. Dans beaucoup de contextes professionnels, l’expertise technique, académique ou institutionnelle bénéficie d’une reconnaissance immédiate. Les savoirs issus de l’expérience quotidienne, de la vie d’un territoire, d’un parcours ou d’une pratique sont plus facilement relégués au rang de témoignages.

Or les personnes directement concernées connaissent des dimensions de la situation auxquelles les professionnel·les ou les institutions n’ont pas toujours accès. Reconnaître ces savoirs ne signifie pas nier l’expertise professionnelle. Il s’agit de faire dialoguer des connaissances différentes plutôt que d’établir automatiquement une hiérarchie entre elles.

Dans un projet communautaire, par exemple, la maîtrise d’une méthodologie de projet ne remplace pas la connaissance fine des relations locales, des contraintes quotidiennes, de l’histoire du territoire ou des stratégies déjà développées par les personnes. Le pouvoir d’agir se renforce lorsque ces différentes formes de savoir peuvent réellement contribuer à l’analyse et aux décisions.

Accompagner sans prendre la place

C’est probablement l’un des enjeux les plus délicats. Lorsqu’on possède de l’expérience, des outils ou une expertise, proposer rapidement une solution est tentant. Cela peut même sembler plus efficace. Pourtant, plus l’accompagnant·e prend en charge le diagnostic, les choix et les réponses, moins les personnes disposent d’espace pour construire leur propre capacité d’action.

Accompagner un processus d’empowerment demande donc une posture particulière : écouter avant de répondre, questionner avant de conseiller, rendre visibles les ressources existantes, soutenir l’analyse, permettre l’expérimentation et accepter que les choix effectués ne soient pas nécessairement ceux que nous aurions faits.

Cela ne signifie ni disparaître ni renoncer à son rôle. Un·e formateur·trice, animateur·trice ou professionnel·le de l’accompagnement a des responsabilités. Il ou elle peut apporter un cadre, des méthodes, des connaissances et parfois poser des limites. L’enjeu est plutôt de rester attentif·ve à ce que notre intervention produit : renforce-t-elle progressivement la capacité des personnes à agir ou augmente-t-elle leur dépendance à notre expertise ?

Le pouvoir d’agir n’est pas seulement une affaire de confiance en soi

Les approches centrées sur l’individu peuvent être précieuses : développer des compétences, mieux connaître ses ressources, prendre confiance, apprendre à s’exprimer ou à prendre une décision. Mais elles deviennent insuffisantes lorsqu’elles font porter à la personne la responsabilité d’obstacles qui sont aussi sociaux, organisationnels ou institutionnels.

On peut encourager quelqu’un à prendre la parole ; si les réunions sanctionnent systématiquement la contradiction, la marge d’action restera faible. On peut former une équipe à la participation ; si toutes les décisions stratégiques sont verrouillées ailleurs, les outils participatifs atteindront rapidement leurs limites. On peut renforcer les compétences d’un collectif ; si celui-ci ne dispose d’aucune ressource pour agir, la capacité acquise ne se transforme pas automatiquement en pouvoir réel.

Le pouvoir d’agir invite donc à regarder simultanément la personne et son environnement. Quelles capacités sont présentes ? Quelles ressources sont accessibles ? Quelles règles favorisent ou empêchent l’action ? Qui décide ? Qui contrôle les moyens ? Quels rapports de pouvoir structurent la situation ?

Du pouvoir individuel au pouvoir collectif

Le pouvoir d’agir ne se construit pas uniquement à l’échelle individuelle. Des personnes peuvent se sentir relativement impuissantes seules et découvrir une capacité d’action lorsqu’elles mettent leurs expériences en commun. Les groupes, associations, communautés et collectifs permettent de partager des informations, de rendre visibles des problèmes communs, de mutualiser des ressources et de porter une parole collective.

Ce « pouvoir avec » est particulièrement important lorsqu’un enjeu dépasse ce qu’une personne peut modifier seule. Il permet de sortir d’une lecture uniquement individuelle des difficultés et de construire des réponses communes.

Mais le collectif n’est pas automatiquement égalitaire. Il possède lui aussi ses rapports de pouvoir, ses personnes plus visibles, ses règles implicites et ses voix moins entendues. Favoriser le pouvoir d’agir collectif demande donc de travailler aussi la manière dont le groupe décide, répartit les responsabilités et reconnaît la diversité de ses membres.

Accepter que le changement ne nous appartienne pas entièrement

Il y a enfin une dimension parfois inconfortable dans le pouvoir d’agir : si les personnes disposent réellement d’une marge de choix, elles peuvent choisir autrement que ce que l’institution, le projet ou l’accompagnant·e avait imaginé.

C’est là que se mesure souvent la réalité de l’autodétermination. Sommes-nous prêts à entendre une priorité différente de la nôtre ? À voir une méthode être adaptée ? À accepter qu’une proposition soit refusée ? À laisser un collectif définir son propre rythme ?

Renforcer le pouvoir d’agir ne signifie pas abandonner tout objectif ni toute responsabilité. Cela implique en revanche de reconnaître que le changement durable ne peut pas être entièrement piloté de l’extérieur. Les personnes ne sont pas seulement celles sur lesquelles le changement doit produire un effet : elles en sont aussi des auteures et des acteurs.

Une question de posture autant que de méthode

Les outils participatifs sont utiles. Ils peuvent aider à faire circuler la parole, analyser une situation, prendre une décision ou construire une action collective. Mais aucun outil, à lui seul, ne produit de l’empowerment.

Une méthode participative utilisée dans un cadre où les décisions restent entièrement descendantes peut devenir un simple dispositif de consultation. À l’inverse, un outil très simple peut soutenir le pouvoir d’agir s’il s’inscrit dans une relation où les savoirs sont reconnus, les marges de décision sont réelles et les responsabilités sont progressivement partagées.

C’est pourquoi travailler le pouvoir d’agir revient autant à interroger nos postures et nos organisations qu’à apprendre de nouvelles techniques. Qui parle ? Qui écoute ? Qui décide ? Qui dispose des ressources ? Que faisons-nous des désaccords ? Quelle place laissons-nous à l’initiative ? Ces questions sont rarement confortables. Elles sont pourtant au cœur d’une démarche qui veut réellement passer du « faire pour » au « faire avec ».

À retenir

• Le pouvoir d’agir ne se transmet pas comme une compétence : il se renforce lorsque les personnes disposent de ressources, d’informations et de marges réelles de décision.

• Participation, consultation et partage du pouvoir ne sont pas synonymes. Clarifier ce qui peut réellement être influencé est essentiel.

• Les savoirs d’expérience comptent autant dans la démarche que les expertises professionnelles : l’enjeu est de les faire dialoguer.

• Renforcer les capacités individuelles ne suffit pas si les règles, les ressources ou les rapports de pouvoir empêchent d’agir.

• L’empowerment est autant une question de posture et d’organisation que de méthodes participatives.

Pour aller plus loin

Ces questions sont au cœur de la formation « Empowerment – Pouvoir d’agir et autonomisation individuelle et collective » proposée par Isango. Elle aborde notamment le concept d’empowerment, l’autodétermination, les différents types de pouvoir, les enjeux liés aux actions communautaires et à la coopération, ainsi que la posture, les valeurs, les méthodes et les outils d’accompagnement de processus individuels, groupaux et communautaires.

Formation : Empowerment – Pouvoir d’agir et autonomisation individuelle et collective

Dates : 18 et 19 septembre 2026, en présentiel

Lien : https://isango-formation.org/formations/